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Par Ali Bouallou
Et pour les plus fervents fidèles, il est devenu capital de faire les prières du soir, surérogatoires faut-il le rappeler, à la mosquée quitte à en déborder pour assiéger des rues et des avenues impropres.
Pour l’imam Al Ghazali, qui présente « les secrets du jeûne » (asrar as-sawm) du mois du Ramadan, il est impératif de relier la loi (shariâ) à la voie (tariqa) c.à.d. associer l’effort religieux et moral à une démarche initiatique.
Le mois du Ramadan est censé être un mois de contemplation du créateur devant procurer joie et apaisement. Le Prophète Mohammed rappelle que « celui qui jeûne a deux joies, une lors de la rupture du jeûne et l’autre lors de la rencontre de Son Seigneur ».
Ces deux joies sont intimement liées et montrent qu’il existe deux jeûnes, un jeûne apparent et un autre subtil, en d’autres termes le jeûne du corps et celui de l’âme. Le jeûne du corps est lié à la faim et la soif, le jeûne de l’âme est lié à la consécration de soi à la vie spirituelle.
Ce retour à soi et ce temps de questionnement est matérialisé par la mise à l’écart de l’inessentiel pour le compte de l’essentiel. Un mois durant, un temps privilégié s’impose pour l’examen de sa conscience et son existence.
L’abstention donne lieu à la miséricorde et le renoncement favorise une meilleure perception de la loi divine.
A ce sujet, Al Ghazali affirme que la privation lors du jeûne déclenche une libération de l’énergie spirituelle et tout ce qui rapproche au divin. Ibn Arabi comme Al Ghazali précisent que le jeûne est celui du cœur qui se détourne des préoccupations mondaines et des pensées vaines.
Al Ghazali va jusqu’à s’exclamer : « combien de jeûneurs rompent leur jeûne et combien de ceux qui rompent jeûnent »
Au-delà de son invocation (dhikr), Dieu nous somme pendant ce mois de retenir la langue du bavardage, du mensonge, de la calomnie, de la médisance, des comportements inappropriés, de la violence et de la dispute.
Il est demandé au jeûneur de laisser de côté la multiplicité des avidités en tous genres, les pensées malsaines, l’image de soi et la démesure égotique, et d’accroitre les efforts (ijtihad) pour se nourrir de la présence de Dieu par le silence et l’invocation. Al Ghazali écrit en ce sens que « le but du jeûne est de réaliser la vacuité ».
Les mystiques ardents en islam ont poussé l’amour du divin à l’éperdument. Ils sont en jeûne perpétuel car la nourriture de ce monde ne les rassasie jamais. Ils mangent sans plaisir lorsqu’ ils ne rejettent pas tout ce qu’ils ingurgitent, tout ce qui n’est pas Dieu. Ainsi, « ils reviennent à l’origine de leur propre origine » nous dit Jalal Din Rumi.
Au final, il ne s’agit nullement d’atteindre la plénitude transcendantale des jeûneurs perpétuels pendant le mois du Ramadan, il s’agit plutôt de renaitre, une mort symbolique suivie d’une renaissance spirituelle loin de tout littéralisme religieux favorisant des extériorités individualistes telles que les prières surérogatoires dans des rues et avenues impropres.
L’unité et la force d’une communauté musulmane ne se réalisent pas dans ce que tous fassent la même chose dans un suivisme moutonnier. Bien au contraire, chaque fidèle doit renforcer son intériorité propre tout en respectant l’extériorité collégiale et l’espace commun.
Sans évoquer les conséquences et répercussions d’un tel acte, le siège des rues et des avenues pendant le Ramadan est une démonstration qui ne doit ni enchanter ni tromper. Elle doit juste cesser car elle n’est nullement en adéquation avec l’esprit du symbolisme initiatique du jeûne présenté plus haut.