Par Hicham EL AADNANI Consultant en intelligence stratégique
La théorie du cheval mort : un cadre conceptuel pour comprendre l'obstination politique
Genèse et Principes d'un Modèle Explicatif
La théorie du cheval mort constitue une métaphore analytique qui illustre comment certaines entités politiques, qu'il s'agisse d'individus, d'organisations ou d'États souverains, s'accrochent irrationnellement à des projets manifestement condamnés à l'échec. Cette construction théorique repose sur un postulat simple : lorsqu'on découvre que le cheval que l'on monte est mort, l'attitude rationnelle consiste à descendre et à chercher d'autres moyens pour avancer. Pourtant, dans la praxis politique, nombreux sont les acteurs qui, confrontés à cette évidence, déploient des stratégies alternatives pour maintenir l'illusion de la viabilité de leur projet.
Cette théorie s'articule autour de mécanismes cognitifs et institutionnels complexes qui permettent de perpétuer l'engagement dans des voies sans issue. Parmi ces mécanismes, on peut identifier l'escalade d'engagement, le biais de confirmation, l'inertie bureaucratique et la cristallisation identitaire autour de certaines causes politiques. Ces facteurs créent un écosystème décisionnel où l'abandon d'une stratégie inefficace devient presque impossible, malgré les évidences empiriques de son échec.
Manifestations comportementales et institutionnelles
L'obstination caractéristique de la théorie du cheval mort se manifeste par un répertoire d'actions spécifiques qui visent à éviter la confrontation avec la réalité. Ces comportements incluent l'intensification des investissements avec des injections continues de ressources supplémentaires dans l'espoir de raviver un projet moribond. On observe également une restructuration administrative fréquente, avec des changements des responsables sans modification substantielle de la stratégie fondamentale. La multiplication des analyses se traduit par la création de comités d'études produisant des rapports qui évitent soigneusement les conclusions dérangeantes. On assiste aussi à une redéfinition conceptuelle avec l'altération des critères d'évaluation pour maintenir l'illusion du succès. Enfin, l'externalisation des responsabilités permet l'attribution des échecs à des facteurs externes plutôt qu'à des défauts inhérents à la stratégie elle-même.
Ces manifestations révèlent un mécanisme de défense cognitive collectif qui protège les institutions et les individus de la dissonance causée par la reconnaissance de l'échec.
Application au contexte Maghrébin : le cas du conflit autour du Sahara marocain
Dimensions Historiques et Contextuelles du Différend
Le conflit concernant le Sahara marocain illustre de manière paradigmatique les principes de la théorie du cheval mort. Cette dispute territoriale, qui oppose principalement le Maroc et l'Algérie (cette dernière soutenant le Front Polisario), perdure depuis la décolonisation espagnole du territoire en 1975. Malgré l'évolution significative du contexte international et régional en faveur de la solution proposée par le Maroc, certaines positions diplomatiques demeurent figées, reflétant une rigidité stratégique caractéristique du syndrome du cheval mort.
L'investissement massif de ressources dans ce conflit par l’Algérie– estimé à quelque 500 milliards de dollars – témoigne d'un niveau d'engagement qui transcende les considérations d'efficacité ou de rentabilité politique. Cette mobilisation s'inscrit dans une perspective plus large de rivalité régionale où le différend territorial sert de proxy à une compétition géopolitique plus profonde pour l'hégémonie maghrébine.
Anatomie d'une obstination stratégique
L'analyse de la position algérienne dans ce conflit révèle plusieurs caractéristiques typiques de la théorie du cheval mort. On observe une persistance malgré les évolutions diplomatiques internationales avec le maintien d'une position inflexible en dépit de la reconnaissance croissante de la souveraineté marocaine par plusieurs puissances internationales, y compris les États-Unis sous l'administration Trump et de la France. L'allocation disproportionnée de ressources se traduit par une mobilisation continue de moyens financiers, diplomatiques et militaires considérables, malgré les défis économiques internes auxquels le pays fait face. L'instrumentalisation idéologique permet l'intégration du soutien au Polisario dans le narratif identitaire national, rendant toute remise en question politiquement coûteuse sur le plan intérieur. Enfin, la multiplication des forums et initiatives diplomatiques se manifeste par l'organisation régulière de conférences et de campagnes internationales dont l'efficacité demeure limitée face aux avancées diplomatiques marocaines.
Ces manifestations s'inscrivent dans un cadre plus large où l'abandon de la position historique représenterait non seulement une défaite diplomatique, mais également une remise en question fondamentale de certains piliers de la politique étrangère.
Les mécanismes cognitifs et institutionnels de l'obstination
Facteurs psychopolitiques
La persistance dans des stratégies inefficaces s'explique en partie par des mécanismes psychologiques profonds qui affectent la prise de décision politique. Parmi ces facteurs, on peut identifier l'escalade d'engagement, phénomène par lequel les décideurs augmentent leur investissement dans une ligne d'action précisément parce qu'ils y ont déjà consacré d'importantes ressources. La dissonance cognitive crée un état de tension psychologique qui pousse les individus et les institutions à éviter les informations contradictoires avec leurs croyances établies. L'ancrage narratif permet l'intégration d'une position politique dans le récit national, rendant son abandon équivalent à une remise en question identitaire profonde. La peur du vide stratégique génère une appréhension face à l'abandon d'une politique de longue date sans alternative clairement définie.
Ces mécanismes interagissent pour créer un verrouillage cognitif qui rend extrêmement difficile la réévaluation objective des stratégies adoptées.
Contraintes institutionnelles et structurelles
Au-delà des facteurs psychologiques, des contraintes institutionnelles contribuent également à la perpétuation de stratégies inefficaces. L'inertie bureaucratique se manifeste par une résistance naturelle des structures administratives au changement, particulièrement lorsque des départements entiers sont dédiés à une cause spécifique. Les dynamiques de politique intérieure permettent l'instrumentalisation de causes extérieures pour maintenir la cohésion nationale ou détourner l'attention des difficultés domestiques. Les engagements internationaux créent une difficulté à revenir sur des positions défendues pendant des décennies sans perdre en crédibilité diplomatique. La capture politique reflète l'influence des groupes d'intérêt qui bénéficient du maintien du statu quo et résistent activement à tout changement d'orientation.
Dans le cas algérien, ces contraintes sont particulièrement saillantes, avec des structures militaires et diplomatiques profondément investies dans la question saharienne.
Conséquences et implications régionales
Impact économique et développemental
L'obstination dans des conflits interminables entraîne des coûts d'opportunité considérables pour toute la région maghrébine. Elle constitue un frein à l'intégration économique régionale, la fermeture des frontières entre le Maroc et l'Algérie depuis 1994 représentant un obstacle majeur au développement économique régional, limitant les échanges commerciaux et les projets d'infrastructure communs. Le détournement de ressources se traduit par l'allocation de budgets considérables aux dépenses militaires et diplomatiques au détriment d'investissements dans le développement humain, l'éducation et les infrastructures. Les estimations économiques suggèrent que le coût du non-Maghreb représenterait une perte de 2 à 3 points de croissance annuelle pour les pays concernés.
Reconfiguration géopolitique et nouveaux paradigmes
La persistance du conflit saharien s'inscrit aujourd'hui dans un contexte géopolitique en mutation profonde. L'évolution des alliances internationales, notamment les accords d'Abraham, a modifié les équilibres régionaux traditionnels. Les préoccupations sécuritaires communes liées à l'émergence de menaces transnationales comme le terrorisme et les migrations irrégulières créent des impératifs de coopération qui transcendent les différends historiques. Les nouvelles priorités des puissances extérieures se manifestent par le fait que les États-Unis, l'Union européenne et la Chine privilégient désormais la stabilité régionale et les opportunités économiques aux considérations idéologiques héritées de la Guerre froide. Ces transformations remettent en question la viabilité à long terme des positions rigides qui caractérisent l'approche du cheval mort.
Conclusion
La théorie du cheval mort offre un cadre analytique éclairant pour comprendre la persistance de certains États dans des stratégies diplomatiques objectivement inefficaces. Dans le contexte maghrébin, elle permet de décrypter les mécanismes complexes qui sous-tendent l'obstination algérienne dans le conflit du Sahara marocain, malgré son coût exorbitant et ses perspectives limitées de résolution favorable.
Cette analyse révèle comment l'enchevêtrement de facteurs psychologiques, institutionnels et géopolitiques peut conduire à un verrouillage stratégique qui transcende les considérations rationnelles d'efficacité ou de coût-bénéfice. Au-delà du cas spécifique étudié, elle met en lumière un phénomène plus large de rigidité stratégique qui affecte de nombreux conflits internationaux prolongés.
La conscience de ces mécanismes pourrait constituer un premier pas vers leur dépassement. Une réévaluation pragmatique des positions historiques, centrée sur les besoins de développement des populations plutôt que sur les rivalités géopolitiques héritées, représenterait une avancée significative pour l'ensemble de la région maghrébine. L'abandon du "cheval mort" diplomatique, par l’Algérie, pourrait ainsi ouvrir la voie à de nouvelles dynamiques de coopération régionale plus conformes aux défis contemporains et aux aspirations des peuples concernés.
Par Hicham EL AADNANI
Consultant en intelligence stratégique
NDLR : La théorie du cheval mort : comprendre l'acharnement stratégique
Cette expression trouve ses racines dans le bon sens populaire : un cheval mort ne peut plus avancer, et il n’y a aucun intérêt à continuer à le fouetter ou à tenter de le monter. Pourtant, dans la réalité, les individus, les organisations et même les États ont tendance à s’acharner sur des stratégies inefficaces, souvent par peur du changement, par inertie bureaucratique ou par fierté.
Dans un contexte géopolitique, cette métaphore illustre parfaitement les décisions politiques et diplomatiques prises par certains États qui, malgré l’évolution du monde, s’accrochent à des doctrines dépassées ou des alliances devenues caduques.
Les manifestations de la théorie du cheval mort
Quand une stratégie ne fonctionne plus, plusieurs réactions absurdes sont observées :
- Renforcer les efforts : plutôt que de changer d’approche, on double l’investissement en temps, en argent ou en ressources dans une politique déjà défaillante.
- Blâmer les autres : on attribue l’échec à des facteurs externes (ennemis, contexte international) plutôt que d’admettre ses propres erreurs.
- Créer des justifications complexes : on élabore des discours pour rationaliser l’échec, même lorsque la réalité prouve que la voie suivie est une impasse.
- Persister dans l’isolement : on refuse de s’adapter aux nouvelles donnes, préférant maintenir une posture rigide.
Un parallèle avec la stratégie algérienne ?
Dans le cas de l’Algérie, cette théorie semble illustrer son approche diplomatique figée, notamment vis-à-vis du Maroc et du Sahara. Malgré les évolutions géopolitiques et économiques de la région, Alger s’accroche à une doctrine dépassée, refusant de reconnaître que la réalité du terrain a changé. Plutôt que d’adopter une politique plus pragmatique, elle persiste dans des choix stratégiques qui l’isolent progressivement.
La clé pour sortir de cette dynamique est l’adaptation. Les nations et les organisations qui réussissent sont celles qui savent reconnaître quand une stratégie est obsolète et ont le courage de la réviser. Un cheval mort ne peut être ressuscité, mais il est toujours possible de changer de monture.