La colère des loueurs de voitures

08 octobre 2020 à 13h55 - 619 vues

 

Un séjour en enfer

 

Un malheur de longue date. Une machine qui grince, qui se disloque. À vue d’œil, on dirait une fabrique de billets secs, garante de revenus passifs. Pour une chimère, c’en est une. Du moins, ça a fait son temps. Le secteur de la location de voitures relève de la nostalgie. C’est ce que laisse filtrer le dépit d’un loueur de voitures tendu au bout du fil. D’une voix serrée, il énumère les noirceurs qui jonchent son quotidien : Des impayés doublés d’une dégradation de l’état de santé. Dans un brouillage entrecoupé, notre oreille récupère les restes épars de cette machine déboitée : Besoins élémentaires, loyer pendant, décrochage scolaire, dépression, suicide. Loin d’être hétéroclite, cet ensemble construit a tout  d’un séjour en enfer.

 

Un gouvernement défaillant

 

Remis d’une confidence secrète, Notre loueur nous dépeint un gouvernement défaillant. Un gouvernement qui traiterait le secteur de « Petit », un dénigrement qui perce dans la voix de notre interlocuteur. Pour exprimer le délaissement dont il ressent la charge, le loueur regrette que   le gouvernement ne prenne pas le temps de leur désigner le ministère qui chapeaute leur secteur . «  On est balloté entre le ministère des transports et celui du tourisme » nous dit-il sur un ton résigné. Plus loin dans une langue déliée, le loueur nous confie que la COVID-19 est un facteur aggravant, certes,  mais la chute l’eut précédé de beaucoup. De fil en aiguille, Nous apprenons que ce qui a démuni le secteur est cette concurrence qu’il décrit comme « sauvage ». Un manque de suivi, une régulation en retrait par rapport à un pullulement erratique. Une concentration limitée aux villes phares. Un carnet de charges défraichi, datant de 2003.

 

Un marché saturé

 

 Un carnet de charges anachronique, qui ne cadre en rien avec le réel. Rappelons, qu’à l’aube de ce business, devenu tendancieux, l’État exigeait, pour sa mise sur pied,  un paquet de 500000 dirhams. Un dépôt  de garanti,  que l’intéressé était  appelé à bloquer dans un compte bancaire. Le parc automobile requis pour  tourner la machine était d’un minimum de cinq voitures. Et c’est avec ce même dépôt, le temps d’une attestation fournie aux autorités compétentes, que le loueur en devenir se procure  ses voitures. Des voitures  hors-taxe, soit 20 % moins chers. Une offre alléchante limitée aux deux premières années d’exercice. Une offre que l’État avait mis en place, pour encourager le secteur. Une offre qui n’a plus cours à l’heure qu’il est, car le marché serait saturé. Une décision, somme toute, applaudie par notre interlocuteur. Aussi aurait-il espéré que l’État, qu’il accuse d’être l’auteure de demi mesures,  planche sur la barrière d’entrée du secteur. Une barrière restée inchangée, malgré les effets d’annonces. Car, pour réguler le secteur, le gouvernement aurait  laissé entendre que les conditions d’accès au marché précité serait revue. Qu’un nouvel entrant  serait soumis à un ensemble de mesures coercitives.  Que les 500000 Dhs  retenus pour l’exercice, seront portés au double, soit un million de dirham. Et que partant de là,  le nouveau venu devrait aligner un minimum de dix voitures.

 

 Pratiques anti-concurrentielles

 

Non seulement cette mesure fut bafouée, mais le statuquo s’est dégradé. A le croire, notre témoin  nous confie  que la barre des 500000 DHs serait rompue, et que les autorités compétentes se contenteraient de la présentation de cinq cartes grises appartenant aux véhicules à louer. On apprend  qu’une entourloupe est devenue la devise des  nouveaux arrivés. Des roublards  qui courraient chez les concessionnaires automobiles, s’en tirent avec cinq voitures, mais n’en règlent que la moitié. Le reste s’étend sur des traites réglables à loisir. Et le tour est joué, ils n’auraient ensuite qu’à faire valoir les fameuses cartes grises aux autorités susmentionnées.  Un détour qui ne vaut que  250000 DHS, et qui vient asphyxier un  marché prêt à craquer. Un malheur ne vient jamais seul. Notre interlocuteur, au faîte des pratiques anti-concurrentielles, rajoute une couche. D’autres trouble-fêtes, comme il les appelle, toujours plus incisifs, opteraient plutôt pour le leasing, que la voie traditionnelle, empruntée par tous. «  Aurait-on le droit de faire de la sous-location ? » s’écrie-t-il, et d’expliquer «  Ces gens-là louent des voitures qu’eux-mêmes ils louent ! ».

 

Hégémonie et Favoritisme

 

 Notre interlocuteur a plus d’un malheur dans son sac, il  se prend la langue dans un  amas de mots, comme pour dénicher le meilleur et au plus vite. Dans un débit tout feu, il devient l’allégorie d’une colère portée sur les « présumées » préférences accordées aux étrangers. Il cite bonnement une agence française qui ferait montre de publicité mensongère. D’un marketing « Hors-piste ».  Une agence connue pour ses  prix dérisoires. « Ils n’ont pas froid aux yeux ! » s’échauffe-t-il, et de finir « Supercherie !  Où bon sang avez-vous vu une voiture à 99 dhs/ jour ? Nous les appelons, et mes collègues, c’est un pur mensonge, ils nous font accroire que la voiture serait louée, et sont prêts à nous en refourguer une, plus chère ». En plus, l’agence en question  poserait son kiosque là où les affaires sont bonnes. Alors, qu’on exigerait, du côté marocain, que l’on ait un bureau  fixe, doublé d’une salle de bain, et ceci, pour chaque franchise , que l’on est prêt à mettre en route.

Autre révélation choc, des banques marocaines s’adonneraient à cet exercice de location, en faisant main basse sur les plus gros marchés du pays. À bout de souffle notre interlocuteur nous parle d’hégémonie, de clientélisme et de népotisme mais  dans un ordre dispersé.

 

Quand les assureurs s’y mettent…

 

Un secteur qui ne serait pas au bout de sa peine, tant des réclamations sont demeurées lettres mortes. En Décembre 2019, une manifestation avait eu lieu devant le ministère des transports. La raison en est toute autre ! Comme s’il fallut qu’un malheur enfourche un autre. Cette fois, les loueurs de voitures se mettent à dos les assureurs. Ces derniers leur auraient, et d’un commun accord, refusé toute  prestation de service. Un assureur, contacté par nos soins, exigeant la discrétion, nous apprend que, compte tenu du risque important, et des filouteries dont feraient preuve certains loueurs,  nombre d’assureurs ont dû les éconduire. Une autre source nous a confié que seules deux  gros assureurs  ont daigné offrir leurs services aux concernés, un cadeau empoisonné, car à croire ceux qui auraient pris leurs jambes à leurs cous,  le prix d’une assurance élémentaire avoisinerait les 7000 dirhams. Pour une « tout-risque » il fallut compter 15000 dirhams. Une folie sans pareille  !  

 

Sur le chemin de la faillite

 

Ici,  les déboires ne tarissent pas, et clôturer un chapelet de malheurs, en mérite un de meilleur. Face aux traites impayées, et  se refusant à l’idée de voir leurs voitures tractées par les créditeurs, vendues aux enchères, les concernés ne pouvaient que s’agiter davantage. Selon, notre témoin, le ministre des transports, face aux doléances,  aurait  tout de go,  demandé aux personnes en difficulté de se débarrasser de leurs voitures, et de payer leurs dus. Pas plus que ça ! Un recours, qui en ces temps de crise, semble trotter dans la tête de tout un chacun. Un malheureux recours, qui, si tant qu’il ne fallut liquider que l’un des véhicules pour ainsi payer sa dette, et que l’on avait que cinq, l’on serait obligé de fermer boutique  à cause du non-respect du quota minimal. « Le ministre semble minimiser la contribution de notre secteur à l’économie du pays » commente notre interlocuteur.  L’État, dans un dernier effort,  aurait autorisé le report du crédit  d’une période de 3 mois puis 6 mois. Ceci dit, nombreux seraient ceux dont le report fut refusé, et sans motif.  Pour les bienheureux, ces derniers, payeraient des frais par-dessus les maisons comme dirait l’autre.   Des crédits qu’une activité quasi-paralytique ne viendrait certainement pas honorer et de sitôt.

 

Hicham Aboumerrouane

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