Mounir Rahmouni : Le Marc Zuckerberg des Eighties

13 octobre 2020 à 11h03 - 189 vues

Journaliste célèbre pour sa rubrique «L’Opinion des Jeunes (ODJ)» qui a fait la gloire du quotidien «L’Opinion» depuis la fin des années 1960 jusqu’aux débuts des années 2000, Mounir Rahmouni n’en demeure pas moins un personnage mystérieux qui, tout au long de ses 50 années de carrière, a cultivé la discrétion comme une véritable religion. Portrait d’un homme aussi talentueux que timide, qui vient de nous quitter furtivement en ce mois de septembre 2017.

 

En cette deuxième moitié du mois de septembre 2017, les hommages pleuvent de toutes parts. Confrères et collègues endeuillés, fidèles lecteurs sevrés ou simples curieux… nombreux sont ceux qui veulent rendre un dernier hommage à celui qui fut le premier, au Maroc, à sublimer les pages «Courrier des lecteurs» d’un journal, jusqu’à en faire l’une des rubriques les plus populaires du paysage médiatique du pays. Il s’agit de Mounir Rahmouni, artisan et créateur de «L’Opinion des Jeunes», rubrique phare du journal Istiqlalien éponyme «l’Opinion» lancée en 1968.

 

Natif de Safi où il fait l’essentiel de sa scolarité avant de se diriger vers Marrakech pour y parfaire sa formation, Mounir Rahmouni débarque à Rabat en 1967. La même année, ce journaliste autodidacte et poète à ses heures, rejoint le quotidien L’Opinion pour s’y occuper de la rubrique culture. La vingtaine fraîchement émoulue, le jeune homme se distingue aussi bien par la finesse de sa plume, que par sa silhouette longiligne et son allure coquette. «Il portait un soin particulier à son look. Foulard au cou l’été, écharpe colorées et béret l’hiver, feu Mounir Rahmouni avait une aura d’artiste, très bohème. Mais ce qui le caractérisait le plus, c’est sa grande maîtrise de la langue de Molière, et surtout, plus que tout, son tempérament timide et excessivement réservé», se remémore Jamal Hajjam, actuel Directeur de l’Opinion et collègue de Mounir Rahmouni pendant une quarantaine d’années qui avoue avoir fait ses débuts dans l’écriture en tant que contributeur dans l’Opinion des Jeunes.  

 

A l’époque, le Maroc baigne en pleines années de plomb. Le Roi Hassan II, au feu de son bras de fer avec une gauche de plus en plus dissidente, vient de décréter l’état d’exception en 1965. Organe du parti de l’Istiqlal, formation nationaliste de droite qui siégeait alors dans l’opposition, le journal l’Opinion où Mounir Rahmouni débute sa carrière de journaliste vient d’être rebaptisé ainsi le 9 avril 1965, deux semaines à peine après les célèbres événements du 23 mars de la même année, et la fermeture fin février 1965 sur décision du général Oufkir de l’ancien titre du parti : La Nation Africaine. Fondé et dirigé par Mohamed Berrada, dit Mao, le nouveau titre se distingue par la fraîcheur de son ton et son ambiance fiévreuse d’arrière cours politique et intellectuelle d’un Maroc où l’air était devenu irrespirable.

 

Dans ce microcosme bouillonnant de militantisme, le jeune Mounir Rahmouni n’arbore aucune coloration politique. «Malgré son patriotisme et son nationalisme à fleur de peau, il ne s’occupait que de culture, avec un grand penchant pour la vie artistique», déclare Jamal Hajjam. Ce qui ne l’empêche guère de réfléchir à une solution pour donner voix à une jeunesse marocaine mise en sourdine. La révélation vient en 1968 lorsque Mounir Rahmouni interpellé par le nombre de lettres de lecteurs qui restent sans publication, propose de créer une rubrique faite par les lecteurs pour les lecteurs. C’est la naissance de l’Opinion des Jeunes, «ODJ» pour les intimes, dont la création est non seulement saluée, mais encouragée par la direction de l’Opinion.

 

Rubrique avant-gardiste lancée comme un météorite en pleines années de plomb, au beau milieu d’un paysage médiatique marocain austère et sans aspérités, l’Opinion des Jeunes a l’effet d’une bouffée d’air frais pour des milliers de marocains jeunes et moins jeunes en mal d’expression. A une époque où la vogue de la correspondance postale bat son plein, où les marocains sont dépourvus de tribunes, le succès de la nouvelle rubrique est immédiat. Les lettres et les contributions affluent des quatre coins du royaume. «Soucieux d’en préserver l’âme et la substance, Mounir Rahmouni veillait lui-même à la correction de l’orthographe, tout en s’abstenant d’apporter la moindre retouche à la syntaxe et au style des écrits qu’il recevait», se rappelle Jamal Hajjam. Il n’empêche, le journaliste qui s’occupait également du montage et de la mise en page de sa rubrique, faisait un tri sélectif parmi les amas de lettres reçues chaque semaine pour filtrer toutes celles qui avaient un contenu problématique d’un point de vue moral, religieux et surtout politique.

 

En parallèle, Mounir Rahmouni en travailleur acharné, continue à gérer de main de maître la rubrique culturelle de l’Opinion qu’il rebaptise «Variétés».  Très vite, il s’impose comme l’une des plumes les plus lues et surtout les plus redoutées par les animateurs de la scène culturelle de l’époque. A la fois craint et respecté, le journaliste qui était réputé pour sa plume acérée et ses jeux de mots vitriolés, tenait en respect tout ce que le Maroc comptait comme acteurs, chanteurs ou animateurs de la toute naissante Radio-Télévision Marocaine (RTM). «Le comble c’est que la plupart des personnes ciblées par ses critiques dans le cadre de sa célèbre rubrique «Télé-Critique», évoluaient dans son entourage professionnel proche et le considéraient comme un vrai ami», déclare étonné un ancien de la RTM. Il en est ainsi de M’Hammed Bhiri et surtout de Mekki Britel, un célèbre animateur radio de l’époque qui était l’un des plus fidèles abonnés de la rubrique «Télé-Critique» et dont le patronyme fut un jour détourné par Mounir Rahmouni, à l’occasion de l’une de ses critiques, en : Mekki Bra Ytir, traduit en Mekki veut s’envoler.

 

Tel était Mounir Rahmouni, un as du calembour et du jeu de mot assassin dont la plume n’épargnait rien et personne, que ce soit dans sa rubrique «Télé-Critique» ou celle plus généraliste «Carton rouge». Malgré tout, des célébrités comme le rossignol égyptien Abdelhalim Hafez, ou encore les crooners marocains Abdelouahab Doukkali et Mohammed El Hayani comptaient parmi ses proches connaissances. Paradoxalement, celui qui était devenu la terreur des claviers et l’ami des célébrités, restait un personnage réservé avec un tempérament à la limite de la timidité maladive. «Mis à part son ancien collègue à l’Opinion, feu Abdellatif Salhi avec qui il avait fondé à la fin des années 1970 un journal périodique dénommé «L’Avenir», Mounir Rahmouni n’a jamais eu de vrais amis dans le sens que l’on connaît du terme. Sa timidité était telle qu’il pouvait ignorer un collègue qu’il croisait en ville», explique un ancien de l’Opinion. Journaliste culturel certes, mais nullement mondain, Mounir Rahmouni suivait la scène culturelle marocaine de loin, en prenant un soin particulier à éviter de s’y mélanger. «Il était rarement, voire jamais, présent dans les vernissages, soirées mondaines et autres festivals où il était pourtant constamment invité. Tout au plus, il se permettait quelques apparitions furtives dans les soirées artistiques organisées au théâtre Mohammed V de Rabat et où il avait pour habitude de s’installer dans les rangées arrières», révèle Jamal Hajjam.

 

A l’exception d’une interruption d’une année au début des années 1970 lorsque Mounir Rahmouni fut débauché par le quotidien le Matin avant de revenir au bout de quelques mois au journal de ses débuts, l’ODJ continue son chemin et ne cesse de prendre du poids. Dans les années 1980 et 1990, la rubrique atteint sa vitesse de croisière. Désormais publié au rythme de trois parutions de deux pages par semaine, l’ODJ de Mounir Rahmouni reçoit chaque jour une moyenne de vingt à trente lettres. Véritable agora où des lecteurs connus et moins connus, jeunes et moins jeunes, font et défont le Maroc sous un prisme social et culturel, la rubrique de Rahmouni permet au journal l’Opinion d’augmenter ses ventes de 10 à 20% à chacune de ses parutions. Mais ce n’est pas pour autant que le journaliste en prend la grosse tête. Fidèle à lui-même et à ses habitudes, il reste ce bourreau de travail qu’il a toujours été. Ni vacances, ni jours fériés, la machine ODJ dont Rahmouni est le machiniste en chef et l’artisan sans partage, tourne sans arrêt.

 

Ce n’est qu’au début des années 2010 que l’ODJ commence à ressentir les effets de la concurrence, à la faveur du boom des réseaux sociaux et de la généralisation d’Internet. Au moment où beaucoup d’autres auraient choisi de capitaliser sur leur notoriété pour changer de formule et de support et aller à la conquête du Net, Rahmouni préfère, lui, maintenir le cachet rustique de sa rubrique. Et tant pis pour l’audience ! Malgré une petite poche de fidèles irréductibles, le flux des lettres et des contributions s’assèche année après année. Mais l’ODJ ne disparaît pas pour autant. Son créateur continue à en superviser la fabrication de bout en bout, de sa correction jusqu’à sa mise en page, aussi typique que naïve, avec ses liserés, ses étoiles et ses fleurs éparpillées à tout va. Il continue à le faire jusqu’à son dernier souffle, ravi qu’il était de sa créature qui a vu défiler parmi ses pages des milliers de rédacteurs anonymes et fait éclore de nombreuses vocations. Et dire que cette rubrique ancêtre de Facebook, Twitter et autres blogs, qui a conquis plusieurs générations et traversé cinq décennies, a continué à vivre jusqu’à 2017, sans même disposer d’une simple boîte email !

Par Majd EL ATOUABI sur TelQuel 782 du 13 au 19 octobre 2017

Bio Express :

Naissance : 28 décembre 1947 à Safi

1967 : débute sa carrière de journaliste dans l’Opinion

1968 : Lance l’Opinion des Jeunes (ODJ)

Décès : 16 septembre 2017

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